CNGOF

Le Président
 et le Bureau du Collège
"en direct"

 12.09.2002

Communiqué de presse
Transfusion des témoins de Jéhovah
Suivi de : Réponse à M. B. Kouchner

Les médecins du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français s’alarment de l’ordonnance du tribunal administratif de Lille du 25 août 2002 sanctionnant la transfusion d’une patiente témoin de Jéhovah.

Les circonstances qui ont conduit les médecins de l’hôpital de Valenciennes à la décision de transfusion étaient celles d’une complication de l’accouchement. Une hémorragie grave peut survenir au cours de tout accouchement, même en l’absence de facteur de risque, et concerne particulièrement les obstétriciens, médecins en charge de la grossesse et de la naissance.

Le recours aux transfusions sanguines est devenu extrêmement rare en France depuis le procès du sang contaminé. De plus en plus d’alternatives à l’utilisation des produits sanguins sont utilisées dans les cas où l’urgence n’est pas immédiatement vitale. Malgré cela, il persiste des situations où la transfusion reste le seul recours pour éviter le décès de la patiente.

La France a découvert avec émotion il y a quelques années qu’elle avait un des taux de mortalité maternelle par hémorragie parmi les plus élevés d’Europe. Les médecins y ont été sensibilisés et la formation à la prise en charge de cette complication dramatique a été renforcée. Un comité national d’experts analyse chaque cas de décès maternel afin d’en tirer les enseignements nécessaires à la prévention d’autres cas. Il ressort de ces expertises que le retard à la mise en route des traitements de l’hémorragie - incluant la transfusion - est le principal facteur de risque d’une évolution fatale. Comment un tribunal administratif peut-il, sans qu’aucune expertise médicale n’ait eu lieu, considérer que le processus vital n’était pas en jeu dans de telles circonstances ?

La surenchère de la judiciarisation de la médecine est en train de se confirmer. Faudra-t-il dorénavant choisir entre un procès pour non assistance à personne en danger ou un autre pour non observance de la loi Kouchner sur les droits des malades ?

Devra-t-on à l’avenir refuser de suivre la grossesse et l’accouchement des patientes qui n’adhèrent pas à la prise en charge qui leur est proposée ? Car comment imaginer que, même muni de documents attestant le refus de la transfusion, un médecin assiste au décès d’une jeune femme qui vient de donner naissance à un enfant, sans avoir recours à tous les moyens dont il dispose ?

Une récente étude américaine* montre que le risque de décès maternel est multiplié par 44 chez les femmes témoins de Jéhovah en l’absence de transfusion. Les gynécologues-obstétriciens français ne veulent pas être complices de cette forme d’euthanasie passive.

Pr. Bruno Carbonne
Secrétaire Général du CNGOF

*Singla AK, Lapinski RH, Berkowitz RL, Saphier CJ. Are women who are Jehovah's Witnesses at risk of maternal death? American Journal of Obstetrics and Gynecology 2001;185:893-5.

Réponse à M. B. Kouchner

Interviewé par Le Figaro dans son édition du 20 septembre dernier sur les effets pervers de la loi de mars 2002, M. Bernard Kouchner a émis un avis difficilement tolérable par la profession médicale et par les obstétriciens en particulier.

Commentant la condamnation récente d’un médecin pour avoir transfusé contre son gré une jeune femme Témoin de Jéhovah qui venait d’accoucher, M. Kouchner a déclaré : " Je pense surtout qu’on aurait pu s’occuper plus tôt de cette patiente. On aurait pu, par exemple, anticiper et prélever son sang avant l’accouchement pour prévoir éventuellement une autotransfusion, sachant qu’elle refuserait une transfusion classique. "

Cette réponse témoigne d’une double méconnaissance par M. Kouchner de la situation à laquelle l’équipe médicale a été confrontée.

Méconnaissance d’abord des convictions des Témoins de Jéhovah, pour qui une transfusion sanguine est considérée comme inacceptable, fût-elle réalisée avec le propre sang de la personne transfusée.
Méconnaissance ensuite de la gravité des hémorragies de la délivrance — première cause de mortalité maternelle en France — et de leur prise en charge. L’autotransfusion permet au mieux de prélever deux unités de sang, quantité presque toujours insuffisante pour compenser le saignement d’une hémorragie de la délivrance. Ensuite, elle aboutit à majorer l’anémie, presque constante chez la femme enceinte, et à aborder l’accouchement dans des conditions rendues plus précaires par une réserve de globules rouges plus limitée. Pour ces raisons, l’autotransfusion est depuis longtemps contre-indiquée chez la femme enceinte par les recommandations élaborées par les sociétés professionnelles.

Si la loi de mars 2002 a des vertus indiscutables, tous les arguments ne sont pas bons pour la défendre, en particulier ceux qui invoquent la faute ou l’incompétence des médecins qui ont, en leur âme et conscience, sauvé la vie d’une jeune mère contre son gré.

Pr. Bruno Carbonne
Secrétaire Général du CNGOF
29.09.2002

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